Écrire sur sa peau
Par Parham Shahrjerdi, dans Articles -# 19 - Fil RSS
Maia GIACOBBE BORELLI
SCRIVERE SULLA PROPRIA PELLE
Percorsi del corpo nella società contemporanea in relazione a testi, immagini e disegni degli ultimi cahiers d’Antonin Artaud
ÉCRIRE SUR SA PEAU
Parcours du corps dans la société contemporaine comparés aux textes, images et dessins des derniers cahiers d'Antonin Artaud.
Cette thèse se développe à travers un parcours interdisciplinaire qui touche à la fois les études théâtrales et l’anthropologie de la proximité.
Nous avons identifié la recherche d’une production continue d’autres visions de l’autre comme leur dénominateur commun. La particularité qui nous intéresse dans cette recherche est précisément cette étude de l’autre que l’anthropologie et le théâtre ont en commun, là où l’autre est considéré comme miroir de nos visions.
A partir de cette revendication d’altérité, l’anthropologie rencontre le théâtre, qui a comme but et métier non pas de mimer la réalité mais de l’alimenter en produisant en continu d’autres visions de l’autre. Un autre qui ne doit pas tant être à peine entrevu dans un horizon lointain, qu’habiter un espace de proximité.
En se plaçant à mi-chemin des deux instruments d’enquête sur la réalité, il est possible de s’approcher des autres qui sont parmi nous, les adolescents, pour comprendre les raisons de la centralité excessive du corps dans leur univers. Les métaphores corporelles introduites par les textes d’Antonin Artaud, bien qu’obscures ou tortueuses au premier abord, permettent de notre part une vision plus claire des autres, dans le cas présent les adolescents obscurs et tortueux proches de nous.
La réflexion sur leur comportement est possible également grâce à la transmission et à l’échange continus entre les deux espaces de la métaphore, le théâtre et le monde. Nous estimons en outre que le comportement de souffrance des adolescents dans la relation avec leur propre corps n’est que le symptôme le plus évident d’un malaise qui s’étend de plus en plus dans la société et que nous-mêmes ressentons, bien que l’on ait l’impression de vivre notre corps de façon très différente de celle dont eux le vivent. Nous nous sentons différents des adolescents, mais leur comportement reflète aussi le nôtre d’une certaine façon et est la conséquence d’une tendance générale à la transformation de la société, dont nous ne pouvons nous considérer exempts. Le théâtre est souvent un miroir qui réfléchit avec un léger décalage les dynamiques sociales en cours, mais dans le cas présent, les écrits d’Artaud semblent anticiper la contemporanéité.
Dans le parcours que nous allons tracer, nous aimerions que l’anthropologie et le théâtre avancent de concert dans la découverte de l’autre, de façon égale mais sans jamais s’amalgamer. Nous ne souhaitons pas superposer les deux disciplines, car nous estimons n’être d’un côté ni de l’autre, tout au plus sommes-nous perpétuellement au milieu, dans ce que nous avons défini comme entre-deux.
L’anthropologue a dû reconnaître depuis longtemps qu’une grande partie des résultats de son travail d’enquête dérivaient justement de la rencontre avec l’autre, c’est-à-dire que son comportement envers l’objet de son observation n’était pas dénué de conséquences au niveau des résultats de la recherche effectuée ; conséquences qui sont inévitables pour lui tout comme pour l’autre qui, de sauvage et primitif, est devenu de plus en plus semblable et familier à ses yeux. De même, au cours de cette enquête réalisée autour d’adolescents, l’emploi d’une pratique liée à l’observation de l’élément anthropologique, à appliquer avant tout à soi-même avant de pouvoir analyser les sujets que l’on a décidé d’observer, s’est avéré opportun.
En somme, affiner le regard et l’attention, repartir de la banalité de l’observation directe de ce qui est proche de nous. Pour arriver à cette rencontre indispensable de l’observateur avec le sujet de son enquête, on part du constat banal que, paradoxalement, le monde d’aujourd’hui est presque réduit aux frontières de ses propres rapports de proximité spatio-temporelle, malgré les possibilités infinies de la communication numérique. Le corps hyper-connecté se retrouve complètement ouvert. Ses frontières dermiques, au lieu de le protéger, apportent davantage de souffrance que de plaisir. Dans ce paradoxe, les jeunes, à travers et au-delà de leur épiderme, vivent de façon conflictuelle le concept même de limite.
C’est justement dans ce sens que notre proposition utilise les paroles d’un écrivain et homme de théâtre pour décrire la réalité contemporaine la plus évidente et pour parvenir à comprendre les étrangers présents parmi nous, à savoir ces jeunes trop silencieux dont tous parlent avec inquiétude, ceux qui se retranchent derrière de nouveaux langages non-verbaux et se protègent du monde extérieur avec toutes sortes d’ « exorcismes épithéliaux », leur forme presque exclusive de communication avec l’extérieur.
Il sera nécessaire d’œuvrer à ce même processus de distanciation en compagnie de ces jeunes qui sont nos voisins, processus typique de la rencontre avec l’autre qui, au fond, n’est rien de plus qu’une observation participative.
Nous proposons ici une rencontre avec le réel des jeunes générations et avec les appels à l’aide muets peints et gravés sur leur corps, semblables à des traces que nous avons explorées comme s’il s’agissait d’inscriptions corporelles primitives, inventées pour se défendre d’une nature sauvage et malveillante. Nous avons adopté une attitude d’exploration, que nous définissons comme « observation participative », et nous nous sommes efforcés de la mettre en pratique au cours de ces années de recherche doctorale, en faisant l’expérience de l’environnement universitaire romain, du point de vue de l’étudiant, de l’atelier photographique avec les jeunes filles du lycée romain Peano et de l’atelier théâtral fréquenté personnellement au Workcenter de Pontedera.
Artaud parle d’insurrection du corps car lui-même est un insurgé du corps , qui incarne parfaitement la transformation et la mutation du corps et du sentiment d’identité. Une rébellion contre le corps conforme et normé que nous aussi commençons à percevoir clairement, un changement historique vécu de façon conflictuelle chez les jeunes et qui imprègne profondément le thème de la communication théâtrale de nos jours.
Aujourd’hui, qui sont ces insurgés du corps ? Pour mieux le comprendre, nous avons voulu explorer les mutations de la perception et du sentiment d’identité physique que les adolescents vivent aujourd’hui. Ces mutations placent le corps au centre des nouveaux scénarios de communication ouverts par l’ère numérique et modifient le langage qui a été employé au cours des siècles pour le définir.
Nous ne pensons pas que la guerre d’Artaud soit la même que la guerre menée par ceux – et ils sont de plus en plus nombreux – qui ont recours à la chirurgie esthétique, au changement de genre sexuel, corrigent a priori leurs anomalies physiques et les maladies génétiques, avortent de fœtus non conformes, dans le but de retrouver un équilibre stable de la personne qui réduise la distance infranchissable entre le corps réel et son image normée. Mais aujourd’hui, nous aussi, tout comme Artaud à l’époque, vivons un corps à corps entre notre corporalité et l’image du corps exigée par les mass media, corps à corps semblable à une guerre sans économie de coups.
Aujourd’hui, à l’aube du troisième millénaire, le corps est devenu, en un sens, le protagoniste de la scène, de la scène du spectacle à la scène politique, le lieu de toutes les actions sociales, la surface de communication et le théâtre des guerres en cours entre l’idée de corps, notre réalité et les images qui nous entourent et nous conditionnent.
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