Lire Artaud, le lire vraiment, c'est accueillir une force dans ses nerfs. C'est déborder les cadres. Il donne en effet l'impression d'être du feu, un feu allant chercher en lui sa forme. Tout ce qu'il écrit, il l'écrit sur le point de faille, arrachant chacune de ses phrases à ce qui la rend impossible. De là une pensée qui avance perpétuellement vers la brisure et conquiert son expression à partir d'un déracinement intégral.

A chaque instant, c'est la guerre : contre le monde, contre la société, contre le langage ; mais aussi contre son propre corps, pour autant qu'il reste soumis au carcan de la banalité.

Dès le début, Artaud n'accepte rien. Parus durant l'été de 1925, L'Ombilic des Limbes et Le Pèse-Nerfs, deux magnifiques recueils, expriment déjà le grand projet de son existence : "Je n'ai plus qu'une occupation, dit-il, me refaire." De toute son énergie, il refuse ce qui limite la parole, et la raison discursive qui l'enserre. Il rejette aussi le conditionnement des organes, qui exerce sur le corps sa tyrannie. "Rien, exige-t-il, sinon un beau Pèse-Nerfs/une sorte de station incompréhensible et toute droite au milieu de tout dans l'esprit." C'est-à-dire un état intense de la pensée se brûlant à ses propres flammes, se faisant naître du néant pour fournir la preuve que le jaillissement retrouve sans arrêt sa source. Cette pensée incandescente tend vers son " point de magique utilisation", vers une étrange alchimie. Méprisant ce qui divulgue, elle recherche une langue qui mêle la vie et l'esprit sans trahir l'abîme.

Le destin de l'homme au Pèse-Nerfs croise un moment celui d'André Breton, mais là encore il demeure un écart. Bien vite, Artaud affiche sa rupture avec le mouvement surréaliste. Trouver une langue qui arriverait à "dépasser son écorce", et une pensée qui ait la force de la faim, est tout ce qu'il ambitionne. Les tribulations extérieures de l'avant-garde ne l'intéressent pas.

"LE TEMPS DU MAL"

"La vie est de brûler des questions", note Artaud. Il appelle de ses vœux un théâtre qui ne se borne pas à représenter l'incendie, mais qui l'alimente. Un "théâtre de la cruauté", selon ses termes, opérant à la fois comme contagion et comme exorcisme. Il lui fixe pour tâche de révéler et de mettre en avant le "temps du mal" et le "triomphe des forces noires" ; de faire surgir, à l'orée des années 1930, les signes vengeurs de la peste. Il rêve d'élever le spectacle au rang d'un langage de l'espace, englobant gestes, rythmes et vibrations : un langage capable d'excéder les "utilisations occidentales de la parole", forêt mentale où tout serait accès et détour - comme dans un rêve.

Quoi qu'il entreprenne, Artaud résiste à l'emprise d'une humanité seulement digestive. Il s'insurge contre un monde qui a nié le rite et ne comprend plus la magie. Il ne veut plus que son corps soit ce "morceau de géologie avariée", cette platitude physiologique. Qu'il advienne à neuf comme le lieu même du sacré, voilà son désir. Et le voyage chez les Tarahumaras dans la Sierra mexicaine précipite cette métamorphose, qu'annonçait d'une autre manière un livre sur Héliogabale (1934). De plus en plus, celui qui va s'appeler lui-même le Mômo écartèle son destin à la mesure de l'impossible. Son souhait ? Reprendre vie comme dieu.

Le basculement dans le délire, qui intervient en 1937, ne relève pas d'une circonstance biographique. Artaud ne devient pas schizophrène à l'encontre de lui-même : ainsi que le théâtre, ou que le culte du peyotl, la folie, en lui faisant un destin en lézarde, participe de sa légende. Comme il le dit à propos du rite noir du Tutuguri, elle opère une "espèce de translation sur le plan foudre". Elle fait bouillir sa vie, en la projetant "au centre d'un formidable éclatement". Devant cela, la terminologie des psychiatres s'avère inepte.

Dès le retour du Mexique, et quelques mois avant l'effondrement, Artaud aspire au cataclysme : "J'étais prêt à toutes les brûlures - conclut-il La Danse du peyotl - et j'attendais les prémices de la brûlure, en vue d'une combustion bientôt généralisée." Par tous les moyens, il s'efforce de "rebrousser chemin", "non pas du côté de la mort", "mais de l'autre côté de la vie" ; où il est peut-être possible de redonner à l'homme un corps infini et immortel.

Comme il l'affirme avec son étrange humour d'anarchie, on ne la lui fait pas à l'influence : quoi que prétende l'état civil, il n'est pas né à Marseille le 4 septembre 1896 mais, écrit-il à Marthe Robert, "(...) j'y suis passé ce jour-là, venant d'ailleurs, parce qu'en réalité je ne suis jamais né et qu'en vérité je ne peux pas mourir". En effet, lui qui ne fut jamais "enclavé" dans le "monde de la parturition", comment serait-il mortel ? Il est à la fois lui-même, son fils, son père et sa mère, récusant à chaque souffle le "périple papa-maman", cette vieille impasse où l'on fait passer les corps avant de les mener au cercueil.

"Si fort qu'on s'obstine à nous le faire croire nous n'avons aucun intérêt à penser que nous serons un jour mort", écrit Artaud en prévision de la conférence du 13 janvier 1947 au Vieux-Colombier. La loi qui rabat chacun vers la tombe n'impressionne pas celui qui veut faire "danser l'anatomie humaine".

MEURTRES ET TRUQUAGE

Rien ne l'impressionne, d'ailleurs. Neuf ans d'internement, électrochocs et camisole, l'ont aidé à voir. Et le "vieil Artaud" voit l'histoire de son temps comme personne : "On assassine et on extermine beaucoup ces temps-ci", note-t-il en passant.

La société fonctionne désormais comme vampirisme généralisé, sur fond de meurtres et de truquage. Le monde, écrit-il dans son magnifique Van Gogh..., est soumis à des "grandes passes d'envoûtements globaux". Et l'on s'apprête à usiner les corps humains comme n'importe quel produit, "en vue de toutes les guerres planétaires qui pourraient ultérieurement avoir lieu" (Pour en finir avec le jugement de dieu).

Grâce à ce volume, le lecteur dispose de plus de 1 500 pages crépitantes de génie, échelonnées de 1923 à 1948, date du décès d'Artaud. Chacune d'elles éclate et fulgure, et le volume rend manifeste que "(...) dans quelque sens que tu te retournes - comme dit le Mômo - tu n'as pas encore commencé à penser". Sous le couvert d'un seul nom propre, il s'agit de l'une des plus grandes révolutions du XXe siècle : non pas une œuvre marginale mais l'amorce, sans doute, d'un nouveau commencement de la pensée.

François Meyronnis

Signalons également Cinquante dessins pour assassiner la magie, d'Antonin Artaud, Gallimard "Hors série Luxe", 96 p., 30 €. Voir aussi le dossier Artaud dans Le Magazine littéraire de septembre (n° 434).


Un long conflit

Ce volume, conçu par Evelyne Grossman, conclut un long conflit entre le neveu d'Artaud, Serge Malausséna, et Gallimard, à propos de l'édition, par Paule Thévenin (morte en 1993) des Œuvres complètes. En 1994, l'héritier avait été débouté et le volume XXVI a été publié, mais la suite des parutions était soumise à son accord. Gallimard avait en outre été condamné, ainsi que le directeur de la revue L'Infini, Philippe Sollers, pour avoir publié dans le numéro 34 (été 1991) la fameuse "Conférence du Vieux-Colombier".

Une conclusion qui ne va pas sans quelques compromis. On notera ainsi la mise à distance de l'entreprise exceptionnelle de Paule Thévenin et certains silences, notamment sur le travail fait naguère par le groupe Tel Quel autour d'Artaud et sur le colloque de Cerisy "Artaud-Bataille", en 1972, qui suscita polémiques et publications.

LE MONDE DES LIVRES | 23.09.04 |