La défiguration peut s’entendre en bien des sens tant elle est plastique et mouvante. En un mot : défigurable. On aurait tort en effet d’en réduire la portée, par on ne sait quelle crispation sémantique, à l’idée d’un acte de violence négative et purement destructrice : rendre méconnaissable un visage, effacer ses traits distinctifs, ses marques de reconnaissance, altérer un modèle. Ce que suggèrent au contraire nombre d’écritures modernes c’est que la défiguration est aussi une force de création qui bouleverse les formes stratifiées du sens et les réanime.

L’oeuvre, écrit Blanchot, « donne voix, en l’homme, à ce qui ne parle pas, à l’innommable, à l’inhumain, à ce qui est sans vérité, sans justice, sans droit, là où l’homme ne se reconnaît pas ... ». L’oeuvre, au sens où l’entend Blanchot, trouble donc les figures en miroir ; elle défait l’illusoire reconnaissance narcissique de soi par soi, elle s’ouvre à ce qui la dépasse, la déforme. Il ne s’agit évidemment pas de renouer ici avec la vaine querelle où s’affrontèrent jadis les tenants d’une mort supposée de l’homme et les défenseurs des valeurs dites humanistes. L’inhumain n’est pas la barbarie, comme de simplistes exégètes le déduisirent un peu rapidement. Il est peut-être plutôt ce qui, comme disait Pascal, « passe infiniment l’homme » – et qu’on ne réduira pas nécessairement au religieux.

Donner voix à l’innommable, donner figure à l’infigurable suppose de défaire les formes coagulées, de les ouvrir, de les déplacer, ce que font inlassablement les trois écrivains que l’on suivra ici : Artaud, Beckett, Michaux. Selon des modalités évidemment diverses, tous trois explorent ce qui défigure l’humain aux confins de l’animalité, de la mystique, de la folie.

Michaux qualifie de « psychose expérimentale » ses expériences mescaliniennes ; Artaud, s’initiant dans la sierra Tarahumara au rite hallucinogène du Peyotl, y retrouve son double, l’Indien qui se prend pour un dieu ; Beckett écrit pour se dé-créer. Philippe Lacoue-Labarthe proposait récemment de nommer « dé-figuration » la défaillance, l’effondrement de la figure. Reprenant les analyses de Benjamin et de Heidegger sur le poème, il renvoie la figure (Gestalt) au mythe. « La hantise fasciste est de fait – souligne-t-il –, une hantise de la figuration, de la Gestaltung. Il s’agit à la fois d’ériger une figure ... et de produire, sur ce modèle, non pas un type d’homme mais le type de l’humanité – ou une humanité absolument typique». Lacoue-Labarthe fait ici jouer ensemble la figure, le mythe et la logique de l’appropriation identitaire, sa réification idéalisée dans l’imagerie fasciste. Sans nier la légitimité de cette analyse, c’est à un en-deçà de cette utilisation de la figure que je m’intéresse ici, plus proche de nous, plus familière et insidieuse aussi, en ce qu’elle bénéficie de l’apparent consensus de nos sociétés démocratiques. Référée à la construction des identités, à la consolidation des images de soi, la figure y est en effet gratifiée de tous les éloges : sous couvert de renforcer un narcissisme individuel qualifié pour l’occasion de « bon narcissisme », elle est supposée préserver cette fameuse estime de soi (self esteem, comme disent les manuels de psychologie sociale à l’usage des entreprises) indispensable à qui veut affronter l’âpreté de la compétition dans des sociétés vouées au culte de la performance individuelle (« qu’est-ce qu’une vie réussie ? » demandait récemment un philosophe-ministre). Parce qu’elle participe de la construction du lien social, du vivre-ensemble (se reconnaître dans les mêmes formes, les mêmes signes d’appartenance), l’image est grégaire par vocation. Elle privilégie les effets de groupe, de ressemblance (être comme l’autre), de conformisme. La figure de l’appartenance de nos jours vire aisément à la normopathie psychique, sociale, intellectuelle. Je tente ici de suivre sous ce mot de défiguration le mouvement de déstabilisation qui affecte la figure. Un mouvement qui n’est pas nécessairement violent : la délicatesse au sens de Barthes, entendue comme sortie de l’affrontement catégoriel des oppositions, n’y est sans doute pas étrangère. J’y vois pour ma part deux traits fondamentaux. D’abord une mise en question inlassable des formes de la vérité et du sens. Ensuite, et conjointement, une passion de l’interprétation. La défiguration qui anime les formes est un mouvement érotique, amoureux : sans cesse elle défait les figures convenues de l’autre et l’interroge, l’invente à nouveau, le réinvente à l’infini. En ce sens, elle est une pratique de l’étonnement. À l’encontre des idées reçues qui assimilent éducation et repérage des formes, apprentissage des modèles et des rôles, adhésion aux moules et empreintes, la défiguration est tout à la fois dé-création et re-création permanente (« sempiternelle », aurait dit Artaud) des formes provisoires et fragiles de soi et de l’autre. Non pas donc, se conformer mais délier, déplacer, jouer, aimer. C’est ce que nous enseignent ces écritures modernes réputées difficiles : leur lecture, en ce sens, est un apprentissage de la déliaison amoureuse, de la déconstruction du narcissisme. Entre figuration et défiguration.